Inny teatr
Tadeusz Korna¶
"Brand" de Henrik Ibsen
La rosé dans un bloc de glace

Brand de Henrik Ibsen, arrangement du texte, mise en scène de Marcin Jarnuszkiewicz, scénographie de Katarzyna Jarnuszkiewicz, arrangement musical de Krzysztof Lipka et Marcin Jarnuszkiewicz, au Teatr im. Jaracza à £ód¼. Première le 7 février 1998.

Un sol de planches brutes recouvre la scène. Sur les côtés - des échafaudages comme ceux d'un chantier de construction, avec, par-ci, par-là, de grosses pierres et de petits cailloux éparpillés. Un bloc de glace sur un des échafaudages. Un horizon clôt la scène : un grand espace blanc que composent des taches étranges : nuages, neige, couloir d'avalanche. A examiner cette blancheur, l'on perçoit des lignes à peine esquissées qui, en une perspective convergeante, se dirigent vers un rectangle qui pourrait être une porte secrète ou bien l'intérieur d'un cristal. Lespace ainsi composé, transformé imperceptiblement, enrichi d'objects, deviendra un paysage montagneux, l'intérieur d'une maison, le rebord d'un fiord, l'église énorme en construction enfin.



BRAND, de Henrik Ibsen - Agnieszka Kowalska, Sta¶ - Photo : Janusz Szymañski

Le spectacle de Jarnuszkiewicz ne comporte pas de couleurs franches : ni dans les décors, ni dans les costumes, ni dans les accessoires. Le noir, le beige, le blanc, différentes nuances de gris. S'il y a d'autres couleurs, elles sont mâtinées de cendre. Mais cette palette ne donne pas le sentiment de tristesse et d'abattement. La douce chaleur du bois, quelquefois la lumière, créent plutôt une ambiance de durée et de quiétude. De telles couleurs déterminent la température des personnages, imposent l'image du monde. Mais l'impression persiste que la tranquilité de cette matière recèle de la braise. Une seule fois dans le spectacle explose la couleur : c'est quand Gerda porte à travers la scène une rosé effrontément rouge congelée dans un bloc de glace. La fleur pique carrément les yeux.

Le Brand de Jarnuszkiewicz égrène les scènes consécutives comme des segments indépendants les uns des autres, qui surgissent d'une obscurité totale ou de la pénombre. Parfois, elles durent longtemps, d'autres fois elles s'éteignent en un clin d'œil et sombrent de nouveau dans les ténèbres. Quand, dans une des scènes initiales, l'avalanche emporte Brand, nous le voyons dans un brusque éclat de lumière, de moins d'une seconde. Les bras étendus, il apparaît adossé contre l'espace blanc qui clôt l'espace du jeu. Il a l'air de quelqu'un qui, vu à vol d'oiseau, est étendu sur l'avalanche. Et à la fois de quelqu'un qui tombe dans un abîme sans fond.



BRAND, de Henrik Ibsen - Irena Burawska, Aleksander Bednarz - Photo : Janusz Szymañski

A travers les montagnes, Brand va dans son village natal situé au bout du monde, sur les bords d'un fiord. Pasteur qu'il est, il y porte la foi en un Dieu puissant, un Dieu qui exige : "tout ou rien". Avant que Brand ne descende dans la vallée, l'on assiste à de courtes scènes exprimant les propositions théologiques et les attitudes des protagonistes du drame. Brand rencontre Gerda qui veut le conduire dans son église à elle, sur le sommet d'une montagne, une église de cristal et de glace. Le Dieu de Gerda est un Dieu des éléments et des passions ; son univers fait une place aux divinités et à des forces d'antan. Et un troisième univers : Brand s'entretient avec Einar et Agnès. Leur désir est de fixer le moment, de vivre leur bonheur extatique dans un présent sans fin. Ils parcourent ensemble les montagnes, tout leur paraît possible. Les rencontres de Brand avec Gerda, Agnès et Einar sont marquées par quelques paroles à peine.

Quand Brand s'est trouvé dans le village, un orage a éclaté. C'était l'heure où une femme vivant de l'autre côté du fiord est venue chercher un prêtre pouvant procurer la consolation à son mari à l'article de la mort. Brand se décide à traverser un fiord houleux, mais ne peut pas le faire tout seul. Personne, pas même la femme du mourant, n'a le courage de l'accompagner. Agnès, la femme rencontrée en montagne, dit à Einar de le faire. Il s'y refuse, s'interdisant de perdre son bonheur. C'est à Agnès de s'embarquer avec Brand. Pour rendre le déchaînement des éléments, Jarnuszkiewicz renonce à toute machine théâtrale : la houle déchaînée se dégage des propos qu'échangent les deux personnages. Leurs gestes sont libres de toute brusquerie ; il y a plutôt une tension statique. Nous avons l'impression que tout passe par les paroles. Comme dans un rhapsode.

Agnès se décide à quitter Einar et à rester avec Brand. Le metteur en scène a rendu cette scène énigmatique et à significations multiples. Il n'a pas dévoilé les sentiments et les intentions : les trois personnages restent indéchiffrables dans cette scène. Brand (Aleksander Bednarz) demande à Agnès : ou bien c'est lui ou bien c'est moi - choisis. Mais cette exigence est-elle dictée par l'amour ou également par l'ambition et par un combat religieux intérieur? Einar (Dariusz Siatkowski) est désorienté, déphasé. Voyant dans le bonheur sa destination, il se fait inapte à la lutte et à quelque réaction que ce soit. Pour ce qui est d'Agnès (Agnieszka Kowalska), elle est indécise et abasourdie. C'est Brand qu'elle choisit, mais c'est à Einar qu'elle s'adresse. Elle lui caresse la main, comme si elle disait un adieu au bonheur et lui demandait son pardon. Pas moyen de savoir si elle a choisi Brand sous l'impulsion de l'affection ou si, de cette façon, elle s'apprête au sacrifice, attirée par l'attitude religieuse sans compromis du pasteur. Reste l'effet d'un imbroglio de sentiments et d'intentions. Tout est comme dédoublé, équivoque et scindé...



BRAND, de Henrik Ibsen - Agnieszka Kowalska, Aleksander Bednarz - Photo : Janusz Szymañski

Au début, Aleksander Bednarz qui joue Brand irrite quelque peu par sa sécheresse et une monotonie spécifique de ses moyens d'expression. Ce n'est pas un prophète extatique et fanatique. Il semble qu'il ne porte aucune empreinte d'une personnalité hors du commun. Mais il a beau se maîtriser toujours dans ses réactions, se montrer ferme et recueilli, tourné vers l'intérieur - son rôle s'épanouit. Sa détermination initiale, inconditionnelle, à remplir une mission religieuse cesse, avec le temps, d'être tout d'une pièce.

Bien qu'il soit possible de suivre son évolution et qu'il dévoile, au fil de scènes consécutives, une gamme de plus en plus large d'états d'âme, sa transformation n'est pas linéaire, en courbe ascendante. C'est toujours à partir d'un même niveau qu'il s'attaque à une nouvelle scène, qu'il fait découvrir des traits sans cesse inédits du personnage, pour aussitôt les voiler à nouveau dans l'obscurité, et recommencer son combat explorateur. Ce retour opiniâtre aux sources des comportements du personnage, confère à Brand le trait tragique de constance et de fermeté.



BRAND, de Henrik Ibsen - Dariusz Siatkowski, Aleksander Bednarz - Photo : Tymoteusz Lekler

C'est autrement qu'est conçu le rôle de Agnieszka Kowalska. Son Agnès subit des métamorphoses de plus en plus poussées, en embrassant de plus en plus de significations. Oison amoureux d'abord, puis épouse fidèle, admirative devant son mari, mère pleine de sollicitude, Agnès chemine jusqu'au bout d'un sacrifice de fanatique. Les moyens d'expression dont se servent Kowalska et Bednarz se ressemblent. Ils s'interdisent d'élever la voix, ils font rentrer leurs émotions en-dedans. Les spectateurs ne perçoivent que des signaux assourdis d'expériences vécues réelles. C'est ce qui fait que tous les gestes et comportements prennent des significations multiples. Voilà qui est vraisemblablement l'une des caractéristiques les plus essentielles du théâtre de Jarnuszkiewicz. Un geste peut exprimer en même temps une joie extatique, la souffrance, le sacrifice et la protestation, l'amour et l'horreur...

Marcin Jarnuszkiewicz ne cherche pas à en imposer par des effets de scénographie. Quelques pièces de mobilier bien disposées savent créer comme par enchantement un intérieur intime. Sans être fréquentes, les scènes métaphoriques générées par des moyens plastiques, sont des plus puissantes. Ce sont elles qui, dans une large mesure, contribuent au climat poétique du spectacle. Par exemple, la projection d'images animées, brusque et saccadée, transporte l'imagination des spectateurs quelque part très haut. C'est comme si on volait avec un épervier, une métaphore difficile à verbaliser et qui appelle différentes associations d'idées, mais, considéré hors de celles-ci, un oiseau rapace au milieu de paysages abstraits, n'est pas sans intensifier émotivement la perception de l'œuvre.



BRAND, de Henrik Ibsen - Photo : Tymoteusz Lekler

Dans une autre scène, Gerda, d'un pas majestueux, processionnel, porte une rosé rouge prise dans un bloc de glace. Elle le fait le sourire aux lèvres, les mains tendues, comme si elle portait en procession un tableau sacré, métaphore d'une rare beauté plastique qui fait plus que déterminer la personnalité de Gerda et sa sensibilité : en un trait, tout l'univers scénique s'y mire. De tels traits sont plus nombreux : Brand dialogue avec Gerda en serrant contre son cœur le bloc de glace évoqué, comme s'il voulait refroidir son cœur ou faire fondre la glace. Le fils d'Agnès et de Brand, enseveli près de la maison, apparaît dans un cube de verre, comme dans un bloc de glace.

Dans ce spectacle, l'éclairage joue un rôle des plus essentiels. Tantôt la lumière se répand en douceur, tantôt elle fend brusquement l'espace, elle confère de la mollesse au contour des personnages ou encore les détache brusquement de la toile de fond. Quand Agnès, dans un cercle de lumière, ressuscite le souvenir de son fils, celle-ci est franchement blanche, elle transperce tout. Dans une autre scène, une des plus belles du spectacle, elle est chaude, elle baigne mollement les personnages. Les têtes tournées vers le public, Brand et Agnès sont allongés l'un à côté de l'autre sur le plancher et, comme dans le lit conjugal, détendus, ils discutent de problèmes qui les tracassent. La simplicité et l'intimité de ce dialogue sont d'une grande puissance.

La création des métaphores plastiques est très subtile, quelquefois même elles sont comme dissimulées. Le spectateur a l'impression que tout se joue au niveau des paroles. Une musique variée (de diverses époques), persistante, est elle aussi reléguée dans la toile de fond. Elle ne fait que compléter les paroles et les situations, leur donne de la cadence, sans s'imposer comme élément déterminant.

La dernière scène reprend le tableau initial : Brand, les bras étendus, sur fond d'une surface blanche. Comme sur un champ d'avalanche, après la chute dans le précipice.

Tadeusz Korna¶

Traduction française : Hubert Krzy¿anowski

"LE THEATRE EN POLOGNE" 1/1999

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